Parents, esclaves modernes ?

Avez vous autour de vous des personnes qui ne souhaitent pas d'enfants et qui vous ont déjà tenu le discours suivant : "Les enfants c'est pénible, tu passes ta journée à répondre à leurs exigences, tu dois changer des couches remplies jusque là, te lever sans arrêt la nuit, te stresser pour enchaîner la crèche et l'école, te ruiner en chocapics et tu ne peux même pas partir en vacance !". Un peu caricatural vous vous êtes dit. Après tout, avoir des enfants c'est aussi les aimer, faire plein de choses avec eux, être aimé, et transmettre ce que vous savez pour qu'il reste quelque chose de vous, après. La vie quotidienne certes ce n'est pas forcément une partie de plaisir, mais ça passera n'est ce pas ? Je me suis assez souvent fâchée avec ces gens parce qu'ils me réduisaient à un rôle que j'ai voulu fuir toute ma vie. J'avais fait des enfants en étant libre, ainsi je restais libre en les ayant, j'allais pouvoir continuer à voyager, à travailler, à faire ma vie comme je l'entendais. Je ne serais jamais "juste une mère" avec plein de contraintes, je resterai un être humain complet, avec une personnalité et un pouvoir d'action et de décision.

J'ai néanmoins assez vite déchanté à la naissance de mon premier enfant.


Couches à ras bord, levés nocturne, stress du choix de la nounou, poussette infernale, j'ai eu l'impression que l'on me volait mon intégrité et pourtant je ne pouvais pas en vouloir à mon enfant, je sentais au fond de moi qu'il n'y était pour rien et pourtant quelque chose clochait juste là, entre ma liberté et mon amour pour lui.


On m'avait volé mon accouchement, j'avais échoué à allaiter, et maintenant je me sentais submergée dans ma conscience par toutes ces couches, ces petits pots, souvent je n'avais l'impression de ne faire que ça, trimer pour mon enfant, enchaîner des tâches répétitives et pénibles, tout en étant persuadée qu'un "on" universel avait décidé de tout cela à ma place.

Comme beaucoup de parents, j'ai fait le choix de faire différemment pour mon deuxième enfant.


Sûrement trop consciente de cette emprise maternelle sur ma liberté, j'ai commencé à me demander si ce "on" ne représentait pas la société dans son ensemble, ce qui s'instille dans la tête de toutes ces personnes qui ne souhaitent pas avoir d'enfant pour ne pas être "des esclaves". Etais-je devenue moi aussi un esclave moderne ? Est ce qu'ils n'avaient pas un peu raison dans le fond, et était-ce une fatalité ? Mon mari partageant mes délires de liberté à tout prix m'a regardé m'interroger et m'a suivie dans mes réflexions sans choisir, sans décider, n'ayant à mon avis aucune idée de ce qu'il "fallait" ou ne "fallait" pas faire avec un enfant. Lorsque ma fille est née, j'ai choisi de l'allaiter, pour me donner une consistance, par forcément par choix purement conscient et assumé. Mais parfois la volonté de passer pour une bonne mère, aussi sadique et néfaste soit elle, est plus forte que toute conscience puisque j'ai tenu un nombre de semaine incalculable avec les seins en sang et aucune aide. Une fois l'allaitement pleinement installé, j'ai seulement commencé à le savourer, et là encore, ne prenant que peu de responsabilité et d'encrage face à la société, j'ai sevré ma fille trop tôt à mon goût alors même que je commençais à comprendre l'enjeu de cette proximité, pour elle et pour moi. J'ai fini par me débarrasser de ma poussette qui aggravait mes maux de dos en la remplaçant par une bonne écharpe de portage et tant qu'à faire, plutôt que de me lever 10 fois la nuit, j'ai choisi de dormir avec mon enfant. Tout cela à la lumière d'aucune connaissance de ce que l'on appelle dans notre jargon de pro "le maternage proximal" et de ses ultimes bien-faits sur la santé physique et mentale de mon enfant. J'ai découvert ça bien plus tard, à la lumière du développement de ma fille et de mes formations personnelles et professionnelles. A ce moment là, j'ai simplement écouté mon instinct, celui là même qui me chuchotais qu'il n'était pas normal de se sentir aliéné par ses enfants. Je dis "simplement" mais en vérité, écouter son instinct est loin d'être quelque chose de simple tant le poids de ce qui se joue autour de nous peut être oppressant, voir écrasant. Je n'ai aucun souvenir d'avoir fait de nuits blanches pour ma fille, quand je m'endormais assise à même le carrelage dans la chambre de mon fils après son biberon de 3h du matin. Evidemment ce ne fut pas toujours facile, elle réclamait un sein que je ne donnais pas "elle va devenir obèse tu ne crois pas ?", lui il levait les épaules, il ne savait pas, moi non plus, alors j'allais contre, imprégnée d'un mot que j'avais entendu dans un cabinet de pédiatre ou lu sur internet.




J'ai fini par comprendre d'où venait cette répulsion naturelle à l'esclavagisme parental lorsque j'ai connu des enfants "sauvages" pour la première fois.


Mes enfants ont grandi et moi avec eux. Lorsque l'on fait des enfants à tout juste 21 ans et 24 ans, je suppose que cela nous permet d'accéder à une dimension adulte de nous-même bien avant la plupart de nos contemporains, et je me suis mise à comprendre un certain nombre de choses. Mon sentiment d'être esclave ne s'est pas forcément amélioré dans les années qui ont suivi. Mon aîné, avec la hauteur de l'enfant très précoce qu'il est passait sa journée à me donner des ordres. Et moi je suis de ces mères qui n'aiment aller au parc que parce qu'ils offrent un moment au soleil, que les parcs de jeux d’intérieur provoquent des crises d'angoisses, que les courses en famille écœurent. J'ai fini par comprendre d'où venait cette répulsion naturelle lorsque j'ai connu des enfants "sauvages" pour la première fois. Ces parents qui étaient comme moi, fille des jardins fous, fille des grands espaces, fille des moments complices, profonds, durables avec leurs enfants. Des parents qui faisaient le choix de manger ce qu'ils cultivent, de trouver une incohérence profonde à aller remplir les yeux de leurs enfants d'admirations devant trois canards et de leur offrir du veau au fond d'une assiette ensuite. Je me suis mise à questionner un certain nombre de mes choix et à interroger ma volonté de faire. Par qui ou quoi était elle guidée ?

Et si ces gens, qui m'avaient dit qu'ils ne voulaient pas être esclaves de leurs enfants avaient tort sur le fond, et si ils n'avaient pas compris qu'il n'y a que de nos choix de société que nous sommes esclaves ?


Et si il était de ma responsabilité d'éviter les couches qui débordent en allaitant, de dormir avec mes enfants pour leur éviter des couchers qui durent des heures, d'adapter notre vie communautaire à leurs besoins de proximité, d'amour, de jeu, et de ne jamais céder sur mes propres besoin d'exister aussi en dehors d'eux ? De trouver autour de moi des personnes partageant mes choix, ma vision et pouvant m'aider à m'y accomplir ? Et si le besoin de mes enfants d'aller au parc n'était pas simplement de retrouver leurs semblables autour d'une activité physique, est ce que cela voulait dire que je n'avais pas assez fait attention à la proximité avec leurs semblables et à leur activité physique ? Depuis, j'observe mes enfants s'occuper de notre potager, je les regarde courir sur le plateau 1300m au dessus de nos têtes, je les observe se mettre au piano avant que je ne sois disponible pour eux, je les observe aller dans le sens que j'ai choisi pour nous tous. Je m'observe être plus calme, plus éloignée de ma colère, je les observe être d'accord avec le mode de vie que je choisi pour nous tous et se blottir contre moi le soir dans un geste de reconnaissance qui me confirme dans la justesse de mes choix. Je les vois devenir heureux et m'épanouir enfin en tant que mère.

Ainsi donc on pouvait entrer dans une toute autre dimension en ayant des enfants, ils pouvaient devenir compagnons de jeux, d'amour, de savoir, nous pouvions former une meute, un cercle, nous respecter, nous écouter, être soudés devant l'adversité comme devant les petits tracas du quotidien. Bien sûr rien n'est encore joué. Si ma fille dirige son esprit et ses longs cheveux blonds vers l'avenir d'une vraie sorcière, aussi adaptable que l'eau, aussi libre de pensée que le vent, aussi à l'aise qu'un chat, mon fils, plus grand et élevé une grande partie de sa vie dans le capitalisme rangé auquel j'ai cru devoir me plier se mélange entre ses désirs consuméristes et sa profonde réflexion qui le déchire souvent entre deux mondes et je suis moi même souvent prise entre conviction comme le végétarisme pour tous ou la déscolarisation et mes obligations, moyens et biais cognitifs. Mon mari est également pris entre deux mondes, celui du travail, du labeur, celui qui m'offre la possibilité de méditer entre mes fraises et mes tomates au milieu de la journée un mardi, et cette cohérence qu'il tend à trouver en faisant les choix qui lui semblent justes. Le chemin est donc encore en construction et le sera à mon avis aussi longtemps que mes enfants grandiront et que nous évoluerons. Mais quoi qu'il arrive, le jour ou j'ai compris qu'un enfant n'avait besoin que d'amour et cohérence, qu'aucun jouet ne remplacerait leurs possibilités créatives, qu'aucune sortie au zoo ne remplacerait l'observation des oiseaux du jardin, qu'aucun steak haché ne remplacerait la cohérence du respect de l'environnement et du respect du vivant dans leur coeur, alors j'ai arrêté de me sentir esclave de mes enfants. *** Hélène Rock, accompagnement à la naissance, grossesse, postnatal, au deuil périnatal et parcours de PMA dans le 84/sud26/13/30 https://unefemmesouslalune.fr Vous aimez mes articles ? Partagez les !

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