Mais il s'y passe quoi, dans ta tente rouge ?

"Mais il s'y passe quoi, dans ta tente rouge ?" Cette question est signée de mon fils de 6 ans, qui m'aidait consciencieusement avec ma fille en ce début mars à remettre ma véranda en état pour accueillir les 7 femmes qui allaient entrer sous la tente le soir même. Si l'activité est très rigolote pour deux enfants de 6 et 3 ans, allumer les bougies, faire brûler de la sauge, placer des cartes en cercle, étaler des fleurs...la tente n'en reste pas moins pour eux un endroit mystérieux dont ils doivent s’éclipser dès que sonne 19h30 afin de me laisser méditer avant que ma porte d'entrée ne s'ouvre sur de nouveaux - ou d'anciens - visages tantôt rayonnants, tantôt anxieux. Je me suis dit que peut être, vous vous posiez également la question, mais enfin, que se passe t'il sous cette tente ?



Une tente rouge, pour quoi faire ? Cet article tombe à point nommé car j'ai facilité ma première tente il y a maintenant pile un an. J'en avais découvert le concept quelques temps plus tôt en formation de doula et sa philosophie telle qu'expliquée par Yanick et Dali, fondatrices de l'association "Les tentes rouges" m'a tout de suite séduite. Le but d'une tente rouge ? Réunir sous une tente des femmes de tous âges, tous horizons, pour échanger sur elles, sur leur quotidien, sur une thématique particulière, un passé, un futur, un doute, une préoccupation, une petite joie, un immense bonheur, une recherche de soi, ou même sur un sujet de société pouvant nous impacter, nous les femmes - donc possiblement tous les sujets ! A l'origine, la tente rouge aurait servi de lieu de recueillement, de partage mais également de vie pour les femmes en communauté. Interdite aux hommes, elle servait de lieu sacré pour se parler librement, échanger non seulement sur des questions féminines mais également parentales ou impactant la communauté. Accoucher, célébrer les premières menstruations des jeunes filles, débattre, s'écouter, loin de l'avis souvent intempestif du patriarche, ainsi était le rôle de la tente rouge. Formidablement décrit dans l'ouvrage qui sert de base référente à la tente rouge "La tente rouge" de Anita Diamant, la sororité, c'est à dire le fait d'accueillir chaque femme comme une sœur, est la base même de la tente rouge. J'entends souvent dans les présentations des participantes, ces phrases revenant comme un mantra "dans notre société, nous sommes trop seules, je viens chercher le contact des femmes". Les femmes, nos mères, nos soeurs, nos filles, nos voisines, nos collègues, nous les croisons toute la journée, parfois sans même les voir. La force souveraine qui naît de la rencontre de ces femmes inconnues m'est souvent apparue comme un acte de quasi magie. Régie par des règles de conversation, la tente voit naître, sous la seule évidence de "nous sommes femmes", une compassion, une empathie, un accueil très fort entre des femmes de tout milieux, ethnies, religions qui ne se connaissaient pas devant ma porte, et qui me confient parfois repartir avec l'impression d'appartenir à la plus grande des communautés, celle des femmes. Parler et être écoutée par des inconnues, ne pas se faire juger, interrompre, questionner intempestivement, offre une liberté parfois gagnée pour la première fois et pouvant aboutir à des mutations fortes au sein du quotidien ou de la remise en question personnelle. Ainsi d'une tente à l'autre, j'ai vu des femmes évoluer en profondeur, changer de point de vue, parfois se lancer dans de grands projets, portées par la conviction d'avoir autant le droit à l'existence qu'une autre, ou simplement repartir avec enfin la certitude d'être une égale, sans rien bouger, la confiance en plus. Règles, écoute et bâton de parole. Sans ses règles, la tente rouge n'existerai pas. Fondement de la parole, elles régissent l'instant afin de le cadrer et d'offrir le plus de sécurité possible aux participantes. Car la tente rouge, c'est avant tout un groupe de parole. J'ai écrit mes règles en m'appuyant sur la charte de l'association et sur le merveilleux ouvrage de Stephan V Beyer "Le bâton de parole" qui m'a énormément dirigée et appuyée ces dernières semaines dans la mise en place de tentes qui me semblent toujours plus près de ce que je souhaitais offrir aux participantes. Le secret est absolument essentiel au sein de la tente comme dans tout groupe de parole. Les femmes qui s'y trouvent doivent savoir qu'elles peuvent s'exprimer en toute liberté sans que leurs paroles soit rapportées hors de la tente. La bienveillance et le non jugement sont la base de l'accueil. Si il nous est très difficile de ne pas juger l'autre, j'invite les participantes à non seulement ne jamais le formuler, mais également à tenter de se regarder entrain de juger intérieurement si une pensée allant dans ce sens leur venait et d'être attentive à la placer sur le côté, pour être pleinement dans l'accueil d'une expérience différente de la leur, afin de s'en imprégner et de laisser entière place à l'écoute. Car l'écoute est le pilier fondateur de la tente. Chaque participante se passe un bâton de parole, qu'il soit visible ou invisible, palpable ou implicite. Une fois qu'elle le possède en commençant à s'exprimer, la parole lui appartient pleinement , même si elle décidait de le conserver en silence et ce jusqu'à ce qu'elle lâche le bâton, de façon symbolique ou réelle. Ainsi, les participantes sont amenée à écouter. Ecouter avec leur cœur, écouter avec leur bienveillance, écouter dans l'instant présent, sans penser à leur future intervention, sans planifier leur tour, sans questionner, conseiller, juger. Le pouvoir émanant d'un bâton de parole est aussi incroyable que le serait un objet magique. Imaginez vous en pleine conversation vous amenant sur un terrain émotionnellement pénible. Vous peinez à vous faire entendre, les larmes vous viennent, votre interlocuteur souhaite avoir raison et ne vous écoute pas. Imaginez maintenant que vous puissiez lui tendre n'importe quel objet servant de bâton de parole, et qu'ainsi vous l'écoutiez, jusqu'au bout de son émotions, de son propos, de sa réflexion. Et qu'à son tour, il vous tende le bâton et vous écoute, ne puisse plus vous interrompre, ne puisse plus intervenir entre vous et vos larmes, en vous et votre raisonnement. Comment vous sentiriez vous ? Comment pensez vous que la discussion tournerait ? Stephan V Beyer utilise le bâton de parole en centre carcéral, en école, lycée, université, lors de discussion sur l'inclusion interraciale, ou même en conseil de famille dans sa vie personnelle. Je suis tout aussi convaincue que lui du pouvoir de l'écoute et de la parole respectée et sacrée. C'est ainsi que s'expriment les femmes au sein de la tente rouge. J'utilise moi aussi le bâton depuis peu dans ma vie personnelle et tends à créer un "conseil de famille" ou mes enfants pourraient s'exprimer en toute liberté en étant profondément écouté et accueilli...puis écouteraient à leur tour. Les pouvoirs du bâton sont infinis et ouvrent la perspective d'une relation humaine profonde et au paroxysme du respect de l'autre. La dernière règle d'importance est la règle du consentement. En tant que personne mais également en tant que féministe convaincue et militante, le consentement est pour moi d'une importance capitale. Ainsi, chaque femme peut décider de sa participation. Je trouve important de faire passer le bâton entre chaque main au début de la prise de parole, mais il est primordial qu'une femme ne souhaitant pas s'exprimer puisse prendre le bâton, le conserver en silence et le reposer. Imposer la parole serait la meilleure manière de la fausser et de briser cet accueil sacré. J'encourage toujours les femmes à être aussi authentiques que possible dans leur prise de parole et je ne peux imaginer une authenticité réelle dans une parole qui serait forcée.

Mon rôle en tant que facilitatrice est de veiller au respect de ces règles, à l'inclusion des participantes, mais également de véhiculer moi même les règles profondément pour servir d'exemple et de pôle bienveillant. Je m'occupe de l'accueil des femmes, du service (thé, gâteaux etc) et de l'accueil émotionnel si besoin. Il est possible que j'oriente le début d'une discussion en tant que tente thématique, bien que je laisse ensuite la discussion se faire car comme le dit Stephan Beyer, "faites confiance en la parole pour toujours être exprimée au moment ou elle doit être exprimée". Je réponds également aux questions en cas de tente thématique toujours, notamment sur les questions concernant mes domaines de compétences professionnelles.


Ma tente rouge

Spirituelle, la tente rouge ? "Tu rentres pas dans une secte hein ?", cette phrase, sortie de la bouche d'un mari un peu inquiet, je l'ai entendue souvent. Le côté mystérieux et sacré de la tente rouge lui donne matière à fantasme. Et pourtant, si le décor est important à mes yeux pour délimiter un espace précis ou la parole peut être recueillie au sein d'un cadre, ce qui se passe sous ma tente pourrait se passer entre 10 chaises dans une salle communale. L'association des tentes rouges n'a pas de but spirituel en soit. Beaucoup de mes collègues facilitatrices incluent des rituels plus ou moins spirituels à leurs tentes, pour ma part j'ai axé la mienne avant tout sur l'écoute et l'échange bien que je mette un point d'honneur à réunir les femmes et à les détendre avec une méditation guidée en début de tente et une petite cérémonie du ruban (ou un long ruban circule de poignet en poignet pour relier les participantes, ruban qu'elles coupent une fois toutes reliées et qu'elles peuvent conserver ensuite) à la fin. Comme vous le savez maintenant, je ne suis ni fan de magie, ni de croyances. Ma religion, je l'appelle sur impulsion de Richard Dawkins "magie de la réalité", et la plus grande de toutes les spiritualités que j'ai pu expérimenter au cours de ma vie s'est trouvée dans la magie effective qui naît et existe entre ces inconnues qui deviennent des sœurs le temps d'une tente et réellement bien après l'avoir quittée. Sur fond de musique ethnique ou scandinave, l'ambiance qui se créée à la lueur de la bougie est effectivement digne du plus fou et du plus profond des rituels, et pourtant il n'est qu'humain : relier par l'écoute et le fait même de vivre toutes des moments très semblables, parfois légers, gais, parfois très profonds. Aucunement prosélyte, la tente n'est censée véhiculer aucun propos religieux, anti-médecine, faisant l'apologie de la violence, de l'exclusion raciale ou sexuelle. J'apprécie néanmoins de décorer ma tente avec des objets symboliques. Car la tente elle même est un symbole : rouge pour les menstruations. J'y ajoute de petites sculptures de doni (vénus féminines) ainsi que des vulves en argiles, un peu sur le côté, près de la boite à don, pour ne pas heurter certaines sensibilités. Fabriquées par une amie elles me sont chères. Mon bâton de parole est un caillou orné, offert par Yanick Revel, co fondatrice de l'association lors de ma dernière journée au sein de l'institut de formation doulas de France. Il est passé depuis dans des dizaines de mains, c'est un objet devenu très spécial pour la non matérialiste que je suis et qui se découvre un amour immodéré pour certains objets portant avec eux une fonction et une symbolique si spéciale. La rose symbole de féminité, un handpan forgé en argile par mon mari qui joue de cet instrument incroyable et me le prête à l'occasion lors des tentes, une feuille créée en terre par mon fils, et des cartes que je ne tire pas mais que j'utilise comme décoration pour leur côté artistique et stylisé très cher à mon coeur, et bien sûr le livre d'Anita Diamant qui veille sur nos échanges.

Et les hommes ? Lorsque j'ai écris mon livre "Résilientes", on m'a demandé "Et les hommes ?", sur l'ensemble de ma carrière d'artiste photographe, cette phrase revient sans arrêt, oui je suis une artiste qui ne parle en apparence que du féminin. En tant que doula, j'inclue les hommes au processus de la naissance de façon absolue et inconditionnelle. Mais il est vrai que la tente est encore un endroit dédié aux femmes. Les hommes prennent beaucoup de place dans la société patriarcale dans laquelle nous évoluons. Et loin de souhaiter les exclure, ils ne sont pas conviés à la tente rouge pour laisser les femmes s'exprimer pleinement, être libre de leur pensées, s'offrir un moment seule, à elles, loin de leur quotidien, de leur charge mentale. D'un point de vue tout à fait personnel, je n'aurai rien contre le fait d'ouvrir mes tentes aux hommes, mais la parole peut facilement être amenée sur des sujets que les participantes seraient mal à l'aise de présenter face à des hommes inconnus. Cela étant dit, je suis toujours étonnée comme deux héros reviennent toujours dans les histoires des femmes : leurs enfants...et leurs hommes. Ils ne sont donc pas absents des tentes, loin de là. Cela étant dit, je souhaite ouvrir des tentes mixtes deux fois par an à partir du mois de juin, en plus de la tente rouge, pour offrir aux femmes de conserver cet espace de liberté tout en offrant la possibilité aux hommes de connaître l'incroyable expérience de la tente, de l'écoute et de l'accueil, car je suis persuadée qu'ils le méritent et peuvent en avoir au moins autant besoin que les femmes. Des tentes réservées aux hommes existent, elles sont très rares par manque de facilitateurs et de participants. Vous pouvez en trouver en vous renseignant sur les tentes blanches. En pratique, où, quand, comment, combien ? Nous sommes une petite centaine de facilitatrices en France. Je vous mettrai ci dessous le lien qui vous permettra de trouver une tente rouge proche de chez vous. Les tentes sont généralement organisées tous les mois. Pour ma part j'en facilite une par mois, plus une thématique bi-mensuellement. La participation varie d'une facilitatrice à l'autre. Je demande une participation libre et consciente à partir de 5€, ce qui m'a souvent été souligné par mes pairs comme étant trop peu par rapport à ce que j'offre (la plupart des participantes ne dépassent pas les 5€ dans la cagnotte). En effet, en plus de la tente, de sa décoration, des dessins créés spécialement, des livres lus, des objets achetés ou commandés, du service proposé d'écoute qui dur environ deux heures, je propose de la nourriture, toujours bio et souvent vegan que je fabrique souvent moi même, et du thé grand cru, lui aussi bio et en vrac. Je ne gagne donc absolument rien avec les tentes rouges. Cela étant dit j'ai du mal à demander plus maintenant que j'ai commencé à ce prix à mes débuts et ne cherche pas à gagner ma vie par cette activité. Le bonheur et le plaisir que je trouve à faciliter des tentes est immense, à chaque fois décuplé et m'apporte d'un point de vue professionnel et personnel une source incroyable de réflexion, d'ancrage et de bienveillance. J'accueille au maximum 8 femmes en plus de moi sous la tente et au minimum 3. J'ai fais l'expérience d'une tente à un nombre plus élevé, je n'étais pas à l'aise pour faciliter la tente aussi bien que je l'aurai voulu. Je demande aux participantes les plus jeunes d'au moins avoir eu leurs premières règles et si possible d'avoir plus de 14 ans (en effet, les premières règles arrivant de plus en plus tôt dans la vie des jeunes femmes, ce seul critère pourrait aussi inclure de toutes jeunes filles de 9 ou 10 ans, âge qui ne me semble pas adapté à nos discussions. Il existe quelques tentes roses pour les ados et pré-ados). Il n'y a pas d'âge limite. On me demande également souvent si je forme à devenir facilitatrice. Je pense que tout le monde peut devenir facilitatrice, bien que cela demande à mon avis quelques directions et informations, notamment sur les pratiques d'écoute. Je me suis aperçue au fur et à mesure des tentes que l'enjeu peut être très fort. Certaines femmes entrent dans la tente avec de fortes attentes ou en étant particulièrement bouleversées. Il est à mon avis essentiel de ne pas les brusquer, de trouver la juste mesure dans l'accueil et le partage et de ne pas véhiculer d'idées ou de propos prosélytes ou possiblement heurtant. En ce sens, je forme volontiers mais toujours bénévolement. Cet article sur les tentes rouge est à présent terminé. J'espère qu'il vous aura donné envie de découvrir notre univers, de passer le rideau d'une tente près de chez vous, ou peut être de vous lancer dans l'aventure en tant que facilitateur/trice. Mes tentes rouges : https://www.unefemmesouslalune.fr/les-tentes-rouges Le site officiel des tentes rouges avec l'annuaire et le calendrier des tentes françaises, la charte et la philosophie de la tente rouge : https://tentesrouges.fr/ Le festival des tentes rouges dans le 91 le 23 mars 2019 : https://festival.tentesrouges.fr/ Les livres cités : "La tente rouge" - Anita Diamant "Bâton de Parole" - Stephan V Beyer "La magie de la réalité" - Richard Dawkins Film : "The red tent" en VOSTFR sur Netflix J'embrasse Yanick, Dali, Nath et toutes les facilitatrices que j'ai rencontré sans qui cette aventure extraordinaire n'existerait pas au pied du mont Ventoux chaque mois.

© 2020 Tous droits réservés à Hélène Rock

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