La paix du sang


Parfois, je m'autorise à regarder les réactions des gens lorsque je sers cette phrase pour moi anodine, passe partout, normale et détachée "je suis moins à l'écoute aujourd'hui, je suis en pleine période de règles". Il existe un milieu, mes amis, mon cercle féministe, au sein de mes cours sur le cycles et les contraceptions naturelles, où cette phrase prends non seulement son sens mais en plus sonne comme une vraie banalité. Et il existe l'autre monde. Le monde ou se promener avec une tâche de sang sur le pantalon est répugnant, ou parler de règle est indigne, ou le mot "menstruation" est tabou, ou le fait de se mettre en position différente en période de règle est marginal pour ne pas dire carrément honteux. Le sujet des menstruations est de plus en plus commun, de plus en plus abordé, de plus en plus représenté, mais la cristallisation des réactions négatives reste la norme dans notre société occidentale quand elle n'est pas synonyme d'exclusion radicale dans d'autres pays comme l'Inde entre autre ou les femmes réglées sont interdites de culte et de lieux public. A ce propos, j'en profite avant de débuter cet article pour vous glisser de regarder le chouette docu oscarisé Netflix "Les règles de notre liberté". Il est important pour moi de rédiger cet article car de très nombreuses femmes souffrent de leurs règles. Physiquement et mentalement. Je sens autour de moi une incompréhension et un rejet fort de cette période qui pourtant est miraculeuse en de nombreux points sur lesquels nous allons peu à peu revenir pour peut être, commencer à faire la paix avec le sang menstruel.



Laia Abril

Les règles de l'art - Mais c'est quoi les menstruations ?


Parce que je sais pour animer des cercles de parole et des ateliers sur les cycles menstruels que la question est loin d'être réglée (quel humour mes amis) même pour les femmes adultes, voici un petit rappel de ce que sont les menstruations, car avant de cohabiter avec amour, encore faut il savoir à quoi nous avons affaire. Tout d'abord il faut différencier deux types de menstruations, celles qui en sont, et celles qui n'en sont pas. Avec les contraceptifs hormonaux tels que la pilule, le patch ou l'implant, le corps sous l'action des hormones de synthèse fabrique ce que l'on appelle "règles de privation" servant principalement à ne pas perturber l'habitude psychologique du corps féminin à être réglé. Ces "règles" sont peu abondantes et ne contiennent pas d’éléments biologiques forts comme les menstruations classiques. Ces dernières ne sont présentes que chez les femmes n'utilisant pas de contraceptifs à diffusion d'hormone. Elles sont le résultat de l'évacuation de la muqueuse utérine, l'endomètre qui s'est épaissi durant la seconde moitié du cycle féminin dans le but d'accueillir un éventuel ovocyte fécondé. La baisse de progestérone entraînée par l'absence de fécondation donne le signal à votre utérus de se débarrasser de l'endomètre afin de pouvoir repartir de zéro au cycle suivant.

La société s'attache à porter une image négatives sur les règles qui seraient du sang sale, à évacuer, à purger. C'est en vérité plutôt le contraire. Le sang menstruel est issu d'un endomètre qui s'était préparé à accueillir ce que le corps peut produire de plus précieux : un futur être humain. Ayant un rôle de protection durant les premiers mois, votre endomètre est précieux et sert à faire rempart à l'extérieur pour permettre à l'embryon de se développer. Ainsi son évacuation est tout sauf sale, chargé de toxine comme il est coutume de le dire. De récentes recherches ont montré que le sang menstruel est chargé en cellules souches, à l'identique de la moelle épinière ou du cordon ombilicale et pourrait prochainement servir à réaliser des greffes*

Le sang menstruel est donc une résilience, une renaissance mais également un deuil, le deuil de ce qui pouvait être, n'est plus, et sera à nouveau. A chaque échec de fécondation votre corps "fait le vide" en prévision d'un nouveau cycle. Les menstruations annoncent également la fin du syndrome pré-menstruel, moment parfois douloureux pour les femmes ou elles sont privées de progestérone et fait augmenter progressivement dans le corps l’œstrogène, hormone de l'amour étant à l'origine de la maturation des ovocytes et étant une hormone clé dans le développement cellulaire de la femme en général. Notre cycle menstruel est précieux, utile à bien d'autres fins que celui de concevoir et permet l'émission d'hormones fondamentales dans notre construction biologique. L’œstrogène seule agit sur plus de 300 tissus féminins dont le cœur, le sang, la peau ou les cheveux, quant à la progestérone son rôle est essentiel notamment dans notre construction osseuse.





Quand règle rime avec guerre


Sales, impures, rendant hystérique, pénible, infirme, les règles ont une presse détestable dans la société et cela ne date pas d'hier ! Camouflée, tronquées, honteusement dissimulées, les menstruations ont toujours été un point noir de l'histoire des femmes. Et pourtant, sans elles, la conception est impossible. Pourquoi alors cette haine ? Dans un premier lieu n'oublions pas que depuis des temps immémoriaux et popularisés à la fin du Moyen Age, la femme est le visage du diable. Pécheresse, diablesse, tentatrice, elle saignerait pour expier ses pêchers. La corrélation entre menstruation et conception est récente et il n'y a pas si longtemps que l'on ne considère plus la femme comme "punie" de sa condition par ses menstruations. Torah, Ancien Testament, Hindouisme, Coran...universellement la menstruation est souillure. Nos discours modelés par des siècles de culte et de misogynie ont réussi à maintenir dans la tête des femmes que le sang menstruel serait à cacher et source valable de honte et de souffrance. Le mythe de la vierge ou de la putain ramène les femmes à l'impureté et à leurs possibilités de conception et donc de sexualisation. Dans certains pays, comme en Ethiopie, nous explique l'artiste Laia Abril l'homme ne peut pas consommer de nourriture préparée par une femme menstruée. Les exemples sont aussi nombreux que les coutumes, les cultes et les pays. Il serait également légitime de s'interroger sur le besoin masculin de rabaisser les femmes à leur condition hormonale comme étant une tare...ou le symbole d'un pouvoir qu'ils ne possèdent pas, celui de porter et de protéger la vie ? Cette diabolisation des menstruations est une partie de l'explication de cette guerre menée contre les règles et de leur invisibilisation dans la société (nous avons tous en tête les publicités pour les protections intimes faites de liquide de démonstration bleu, certainement véhiculant une image plus "propre" que de montrer à la population du sang, symbole sociétale de mort). Mais une explication supplémentaire serait la douleur. Femme, tu enfanteras dans la douleur, et tant qu'à faire, tu souffrira chaque mois. Est il possible que les femmes souffrent par injonction, par refus, par détachement de ce corps qui parle, s'exprime, renouvelle ? Je suis intimement convaincue en ayant beaucoup expérimenté, discuté et travaillé ce sujet que la douleur ne va pas sans une forme de rejet, consciente ou inconsciente de la menstruation. Si les règles adolescentes sont souvent douloureuses le temps pour le corps de produire une balance hormonale suffisante, la plupart des femmes se coupent ainsi de leurs cycles dès le début de l'adolescence pour ne les retrouver que plusieurs dizaines d'années plus tard, voir jamais, avec l'idée que leurs cycles seraient toujours ceux de leurs 15 ans sans contraceptifs hormonaux, ce qui est biologiquement faux. Bien que la hausse de l'endométriose soit significative en occident, réelle et profondément problématique, causée notamment par absorption de nombreuses substances pouvant causer un déséquilibre dans la formation de l'endomètre (contraceptif hormonaux et perturbateurs endocriniens en une) mais également par un reflux du sang à l'intérieur de l'appareil génital plutôt qu'à l'extérieur, le nombre de femmes en santé gynécologique se coupant de leurs menstruations par "confort", "dégoût" ou "peur de la douleur" est également en forte hausse. Outre la douleur, le flux hormonal modifiant l'humeur, l'envie et la "performance" des femmes est également blâmée partout ou il existe des femmes. La simple phrase "tu es pénible, tu as tes règles ?" illustration d'une misogynie méprisante à l'égard de ces vagues hormonales souvent non comprises et traitée avec une absolue indifférence par la société et la femme elle-même cristallise cette idée de ne surtout pas être "victime" de ses menstruations. Ainsi se coupant des messages envoyés par le corps, désireuses de créer une barrière entre l'esprit et l'écoulement du sang menstruel méprisé, ne laissant aucune place à la conscientisation du flux, la femme subit ses douleurs généralement croissantes.


Hélène Rock Photographie

La paix du sang


Le sang menstruel est également béni dans certains cultes, notamment païens et de plus en plus de femmes font le choix de l'honorer plutôt que de le mépriser. Notre rapport à nos menstruations peut se constituer très tôt, dès les premiers saignements. L'accueil de notre propre mère à l'entrée de cette ère des femmes, sorcière ou impure, naturelle ou dégoûtante, mais également notre rapport au sang en général. Tampons, serviettes, les choix semblaient limités jusqu'à présent et offrant une grande sécheresse vaginale ou un sang croupie et odorant pouvant induire une image directement négative aux yeux des jeunes femmes. La cup, ce petit récipient en silicone se plaçant dans le vagin sur le col de l'utérus à permis de réconcilier de très nombreuses femmes avec ce sang, plus épais que l'imagerie populaire ne se l'imagine, d'un beau rouge profond, à l'air si pur. Se familiariser avec son sang, le toucher, le sentir, se l'approprier comme étant une partie fondamentale de nous, une permission à l'humanité d'avoir évolué, de s'être construite, de nos enfants d'être nés, ce sang qui fait de nous des femmes et qui à servi à abriter la vie, à produire des hormones essentielles à notre développement et à notre préservation est une étape forte.

L'attitude adoptée face aux menstruations est également une étape clé de la paix. L'acceptation, et l'incidence de ce que ce sang résilient peut vouloir dire d'un point de vue symbolique, "je m'écoule pour mieux renaître", peut permettre à la femme de faire un point sur son mois, de s'autoriser à s'écouter, se replier, à faire s'écouler le sang pour mieux "reprendre vie" à la phase pré-ovulatoire, autrement appelée "phase de printemps". Juste avant les menstruations le corps est privé de nombreuses hormones dont la progestérone, période souvent douloureuse psychologiquement, l'autorisation et même le devoir se s'écouter, de répondre à son besoin de calme, de chaleur, de présence introspective peut être décisif pour l'ensemble du cycle et les futures menstruations. Ainsi la femme apprends la pleine conscience, apprends le respect d'elle, de son besoin fondamentale. Faire comme si de rien n'était, ainsi est le crédo des femmes modernes, avancer coûte que coûte, ne pas montrer, ne pas écouter son besoin, et souvent les douleurs s'annoncent comme un avertissement cinglant de la part de l'utérus et de l'endomètre qui peine à s'évacuer en conscience. Parler des menstruations autour de soi, les comprendre d'un point de vue biologique mais également cesser de les invisibiliser dans l'art, la presse, la littérature, les films est un pas fondamental de plus pour se diriger vers une paix menstruelle. Les menstruations sont également un événement politique. Le remboursement des protections hygiéniques, la possibilité de poser des congés menstruels sont des causes à soutenir et à défendre pour vivre sa période menstruel en quiétude. Mais également le partage de notre histoire féminine en couple, en famille, afin de faire comprendre à son partenaire les enjeux du sang menstruel et de la période y étant associée pour ainsi pouvoir créer avec plus de facilité un espace vécu d'accueil et de bienveillance envers ses menstruations sans se tuer aux tâches ménagères ou aux travaux fastidieux de la vie. La période menstruelle n'est pas une période classique, prendre soin des femmes en menstrue devrait être une évidence. Enfin, la création de rituels autour des menstruations semble être salutaire à de nombreuses femmes. Je me souviens notamment d'une femme à mon premier atelier sur les cycles m'ayant fait le retour qu'après notre cours, elle avait prit soin de sa période menstruel en réalisant un certain nombre de rituels méditatifs, en prévenant son conjoint, en s'étant retirée du monde et en s'octroyant des soins particuliers, et pour la première fois de sa vie elle n'avait ressenti aucune douleur menstruelle. Rendre le sang à la terre (dans le potager par exemple, le sang étant très nutritif pour les plantes), méditer sur la fin du cycle, sur la fin de la vie, sur le deuil et la renaissance pour faire un point émotionnel est très précieux. N'est ce pas finalement merveilleux de pouvoir ainsi compter sur une mort annoncée qui se transforme systématiquement en nouvel essai, en renaissance ? Peindre avec son sang, se réunir en cercle de femme, organiser un cérémonie des premières règles pour sa fille ou simplement vider sa cup avec un sourire et contempler le sang couler sur l'émail, il existe de très nombreuses façon de prendre soin de soi et de répondre à notre demande sauvage de retour aux sources et de paix avec notre corps de femme et nos menstruations.


Je terminerai avec une citation qui m'est chère et vous souhaite de merveilleuses prochaines règles :

"La grande mère que nous appelons Innana donne à la femme un cadeau inconnu de l'homme : le secret du sang. Le flot qui coule à la nouvelle lune, le sang curatif de la naissance de la lune. Pour les hommes, cela ne représente qu'excrétion, mauvaise humeur, gêne et douleur. Ils croient que nous souffrons et considèrent qu'ils ont de la chance de ne pas en être affligés. Ne les détrompons pas. Dans la tente rouge, on connaît la vérité. Dans la tente rouge où les jours s'écoulent telle une rivière tranquille tandis que le don d'Innana parcourt notre corps, le purifiant de la mort du mois précédent, le préparant à recevoir la vie du mois suivant. Les femmes lui rendent grâce : pour le repos, le rétablissement, l'assurance que la vie provient d'entre nos jambes et que la vie coûte du sang."

Anita Diamant - La Tente Rouge Vous aimez mes articles ? Partagez les ! Vous souhaitez témoigner, commenter ? Faites le sur les réseaux sociaux ! *** Hélène Rock, doula et accompagnement du féminin dans le 84 et sud 26 https://www.unefemmesouslalune.fr/

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