Chronique d'une liberté

Je devais avoir l'âge de mon fils quand dans une nuit qui semblait sans fin, j'étouffais entre mes draps, essayant de contrôler mes larmes brûlantes, les mains recroquevillés sur ma poitrine d'enfant. J'allais mourir. Un jour ou maintenant, l'impression était la même, je sentais le noir venir de tout part avec cette réalité plus angoissante encore que les bois sans fin qui hantaient mes cauchemars. La réalisation de la mort a été le conditionnement de mon existence d'enfant puis d'adolescente, de jeune adulte. Quand le soleil réapparaissait entre les interstices des volets, l'angoisse disparaissait, me laissant épuisée, vaincue à la réalité. La première fois je n'avais pas 5 ans. Je n'ai jamais supporté de dormir dans le noir complet car comment être sûre une fois le matin que ce n'était pas définitivement la fin, que j'allais pouvoir à nouveau faire comme si la mort n'existait pas, faire comme tout le monde, et oublier, happée par le quotidien ? Ce que je ne savais pas à cette époque, c'est que je n'oublierai jamais, et que cela forgerai l'objet d'une quête, d'une quête plus grande que moi, d'une quête universelle, d'une quête ou mon père prisonnier de son absence de réalisation avait échoué. La quête de la liberté.



J'en ai souvent voulu à ma mère de m'avoir fait naître, lorsque j'étais dans les profondeurs de ma réalisation mortifère. Faire vivre un enfant c'était invariablement le condamner à mourir. Pourquoi m'avait elle donné cette condamnation, pourquoi disparaissait elle dans des avions, des trains, des voitures, des taxis, en me laissant à ma double peine, celle de savoir que j'y passerai un jour, et celle de transpirer d'angoisse qu'elle ne revienne jamais ? Je me rends compte aujourd'hui que je lui imputais de façon exclusive cette culpabilité. Mon père donnait l'impression unique de subir son désir de liberté sans jamais réussir à l'atteindre, quelque part, comme tous les hommes, dans mon esprit d'enfant, n'était il pas juste une victime ? Alors que ma mère était une femme libre, une femme qui parcourais le monde entraînant une odeur de Shalimar dans son sillage que je reniflais au crépuscule dans son armoire. Elle avait un pouvoir décisionnel absolu, donc elle avait forcément réfléchi à l'idée de me laisser seule affronter l'idée de la mort, voir même la mort elle même. Je sais aujourd'hui à 27 ans que mon idée était entièrement biaisée. Non seulement ma mère était aussi aliénée à son existence que n'importe qui, voir tellement plus, victime de violences conjugales d'une grande violence, mais elle n'avait jamais réalisé, envisagé seulement, la mort comme étant une possibilité concrète dans mon esprit de petite fille. Cela étant avec mes yeux d'écolière, mon exemple de liberté avortée d'un côté, mon exemple de liberté vécue de l'autre, je me promettais que quitte à mourir à la fin, il faudrait surtout exister, et exister libre. Ou tout cela n'aurait pas le moindre intérêt. Libre, j'ai tantôt cru que je l'étais, tantôt je me suis cru aussi esclave que le reste de l'humanité. J'ai toujours été dans l'erreur en un sens comme dans l'autre et ai compris de multiples nuances. Il me fallait d'abord définir ce qu'était la liberté. Quand j'étais enfant, la liberté se résumait à mettre ce que je croyais être "la force de mon esprit" au service de mes apprentissages et de mon imaginaire. J'ai créé un monde intérieur fort et vaste, rempli d'Histoire et d'aventures, nourries de mes apprentissages et de mes écoutes du monde à la fois brutal et magique des adultes. J'étais une enfant analytique, tout ce que je prenais de l'existence allait forcément me servir. Une expression, une façon de faire, un bon mot de politique, un argumentaire sur la société de consommation, je ne comprenais que la moitié de ce que j’emmagasinais, mais cet univers adulte semblait aussi anxiogène que fascinant. Les adultes avaient l'air plus libre que les enfants, payaient, prenaient des vols pour faire je ne savais quoi derrière des murs de verre ou ils étaient écoutés par tous les autres devant une télévision. Il m'a semblé en 2001 que même les tours de verre pouvaient finir par s'effondrer, mais alors j'entrais dans l'adolescence, tout cela n'avait plus beaucoup d'importance. Mon père avait renoncé, j'avais déjà compris que si la liberté était la quête de l'humanité, que la plupart n'y arrivaient jamais. Que les adultes travaillaient et je croyais encore naïvement que choisir un bon travail était la porte pour être libre dans sa vie future. Mais cela demandait d'accepter les règles d'une société qui avait déjà suffisamment joué avec ma confiance pour que je ne la crois plus, à 12 ans à peine. Travailler comme eux tous, s'enfermer dans des maisons qu'il fallait payer, faire des enfants qui "seraient seuls, comme tous les enfants", être un "couple" avec "elle" qui laisse des traces de rouge sur son verre d'eau, rougissante de honte pendant que "lui" amusait ou gênait son auditoire aviné de ses grandes théories raciales. Est ce que j'étais prête pour ce monde ? Je regardais par la fenêtre du bus et je voyais le soleil qui se levait à 7h, aussi rouge que le sang qui maculait déjà mes sous vêtements. Pourquoi personne ne le regardait ? Pourquoi personne n'avait l'impression d'être sur un désert d'une planète lointaine, prêt à ouvrir sa journée à toutes les possibilités ? Pourquoi ils dormaient encore, lisaient le journal, n'arrêtaient jamais de parler ? Peut être avec le recul qu'il le voyait du coin de l’œil, qu'ils avaient eu les mêmes espoirs, et les avaient abandonnés devant l'ampleur de la tâche. Les basses de mes écouteurs faisaient vriller mes tympans, "je veux être aussi libre que le soleil" je me disais, emportée vers le collège, puis le lycée. Mais le soleil n'est il pas un astre statique, aussi voué à mourir que n'importe quoi d'autre dans l'univers ? D'analytique à contemplative, je suis passée rebelle. Le système scolaire, les autres, l'ordre établi de toute chose, je ne voulais ni métier, ni contrainte, ni apprentissage classique. Je n'ai jamais rejeté la connaissance, j'ai toujours rejeté leur façon de me l'apprendre. Passait les méandres dans lesquels toutes ces oppositions m'ont menée, je n'ai pu garder mes rêves de liberté que grâce à un homme aux yeux noisettes et aux rêves plus flous que les miens. La première personne au monde m'ayant fait sentir que j'avais raison d'y croire. Que ma quête était la bonne. Qu'il serait là pour nous y élever. Quand je m'endormais dans ses bras, je n'étais plus seule, si je devais mourir, au moins lui me pleurerait et peut être qu'a deux, nous finirions par la trouver cette liberté, ou à défaut, trouverions nous au moins l'amour. Les années qui ont suivi n'ont été motivée que par les contradictions de la quête. L'amour, était-ce la liberté ? Et l'argent ? Travailler ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Payer un loyer ? Cotiser pour une retraite ? Mon père a fini par se mettre une balle dans le ventre. Dernier acte de liberté ? Le premier peut être ? A l'église alors enfermé dans un cercueil, entouré des vieux du village, d'aucun de ses amis, d'aucune femme élégante, d'aucune maîtresse de l'ombre, j'ai traversé l'allée centrale tourbillonnant dans une jupe de gitane rouge sang aux talons aussi hauts que ma main. J'avais 15 ans, je les emmerdais tellement. Je serai libre, et je ne finirai jamais dans une église, je ne finirai jamais entourée des vieux du village, je ferai ce qu'il n'avait pas réussi à faire. Il était un échec de parcours, le premier humain que j'ai connu qui suffoquait de son impuissance à vivre heureux, un verre de whisky coca à la main, le regard fixant un point invisible, très loin d'ici. Je m'étourdissais sous les projecteurs d'une salle obscure bousculée de musique éléctro, je testais mes limites, les limites de mes relations avec des gens perdus ou existant dans la limite de leur fin d'adolescence, pour ce pas grand chose qui semble si grand à cet âge. Je déménageais, toujours au bras de l'amour, je traversais la France et je décidais de devenir mère.


Je n'avais jamais trouvé le moyen de m'affranchir, je ne voulais pas fumer des blacks et descendre une mauvaise vodka tous les samedis soir en me donnant l'illusion affreuse que je valais plus que les honnêtes travailleurs. Pendant que je végétais de rien à 19 ans, certains s'activaient dès le lever du jour. Pauvre âme je me disais. Qui était la pauvre âme ? Je savais que fondamentalement c'était moi. Je n'avais ni le droit de les snober ni le droit de me sentir supérieure à eux, je n'étais rien, je le savais. Quand j'ai décidé d'arrêter la pilule, je faisais le premier acte militant de mon existence. Avais-je peur d'abandonner mon enfant à la même cruelle réalité ? Avais-je peur qu'il me décline coupable d'avoir décidé en mon âme et conscience de sa vie et de sa mort ? Bien sûr. Comment allais-je réagir le moment venu ? Je ne le sais pas encore, mais j'entrevois des pistes de réponses à lui donner. Deux ans plus tard, à l'âge de 21 ans quand je donnais naissance à mon garçon dans un hôpital allant de pair avec le reste de la société, un hôpital agressif, bafouant ma féminité, mes droits, mes règles, ma liberté, j'ai vu la mort, elle paraissait amie. C'était la quatrième fois que la mort paraissait amie. Jamais aussi brutale que je ne l'avais imaginée. Jamais aussi cruelle. Jamais aussi importune. La suite l'a fait devenir plus amère, une fois, mais pas celle ci. "Pas aujourd'hui" m'a t'elle murmurée, au sommet de ma souffrance. Les années passent, l'apprentissage de la véritable liberté se construit. Artiste. Mère. Amante. Épouse. Beaucoup y verraient un parcours à peine moins classique que la norme. Quelle liberté y a t'il dans la maternité ? C'est l'une des questions qui revient le plus souvent dans le discours de ceux qui ne souhaitent pas d'enfant. Je comprends complètement cette question. Moi non plus quand je me lève déjà épuisée à devoir bafouer mes propres règles en empoignant mes enfants parce qu'il faut se dépêcher, je le pense. Mais encore une fois, ils n'en sont pas les responsables. C'est l'enfermement dans lequel nous nous illustrons qui en est un exemple. Quand j'ai donné naissance à ma fille, je me suis à nouveau sentie libre pour la deuxième fois de mon existence. Ce n'était pas cette liberté illusoire que l'on ressent sur le bord d'une falaise, les yeux perdus dans l'immensité. La vraie liberté de se ressent qu'après coup, qu'après analyse, parce qu'elle n'a aucun équivalent nul part. Quand je lui ai donné le sein pour la première fois, ce fut à peine quelques minutes plus tard. Troisième liberté en 24 ans. Il y en eu beaucoup d'autres depuis. Se découvrir femme. Se découvrir sauvage. S'accepter sauvage. Fouler la terre pieds nus, se prendre le luxe d'écrire son histoire à 10h du matin un mercredi dans une maison vide. Et beaucoup de questions. A quoi servait la liberté ? A qui ? Si quelqu'un devait travailler pour que je puisse être libre était-ce une liberté ? En ayant les avantages en nature de mon pays, de mon siècle, pouvais-je me dire réellement libre ? A chaque fois que j'arrachais ma fille de mes bras le matin en la déposant dans cette crèche pour aller créer, a qui profitait ma liberté ? Fallait il la sacrifier ? Était-ce un sacrifice ? Je devais apprendre la nuance. "Tu ne peux pas être indomptable", c'est ce que j'ai souvent entendu dans le regard de mon mari alors que je n'avais rien conservé, ni papiers, ni factures, ni dossiers. Il avait raison, si je choisissais de vivre avec les autres, d'avoir des activités, je devais sacrifier mon quotidien ne serait-ce qu'à quelques obligations. Choisir. Ce mot m'est apparu il y a quelques temps comme la clé, lorsque j'ai décidé d'ajouter l'activité de doula à celle d'artiste. Est ce que la liberté n'était elle pas fondamentalement "la liberté de choix" ? Qu'avais-je choisi dans ma vie ? Presque tout. Les rechutes je les ai vues dans le moment ou j'ai sevré mon enfant, le moment, où j'ai accepté de donner contre mon gré, tous les moments où mon consentement a été bafoué. Mon consentement. Je me suis vite rendue compte que je le violais moi même, la plupart du temps. Le consentement de ma liberté de femme était le premier à faire respecter. Pied nus. Les seins libres. Une jupes de gitane, toujours, tournant autour de mes jambes non rasées, mes cheveux pas coiffés lorsque je faisais mon entrée dans cette école de village ou je ne connaissais personne. Les femmes se retournent, les hommes, il n'y en a pas un seul. Le consentement de mes choix de carrière, le consentement du respect que je recherche en tant qu'amie, en tant que personne. En deux ans je me suis jurée de ne plus jamais aller contre mon consentement. Je l'ai compris comme étant le pilier absolu de ma liberté. Si mon consentement était d'accord avec la société. Soit. Si il ne l'était pas, il était le maître. Nuance. Patience. Ne pas tout rejeter en bloc pour se donner une illusion d'être libre. J'ai du beaucoup apprendre. Enfant battue, brisée par son père, par son image biaisée de sa mère puis par le système éducatif et par l'effet de groupe, je n'ai jamais connu ni la nuance, ni le consentement. Asservie par la nourriture, la société de consommation, le plastique, la misogynie intériorisée, les comptes à rendre, il fallait parfois se faire violence pour aller en accord avec son consentement, pour le définir. Suis-je consentante à manger de la viande ? Vraiment ? Qui impose le consentement ? N'y a t'il pas un Dieu tout puissant du système qui rentrait chez moi me donner à manger ce que je ne voulais pas, m’ensorcelant pour me donner l'impression de le vouloir ? Alors quand est ce que je devais imposer à mes enfants des choix pour qu'ils ne fassent pas naturellement ceux dictés par la société ? Qui devenait le tyran de leur éducation ? Moi ? Le système ? Ma seule liberté était d'être certaine de vouloir. De ça au moins, j'étais sûre. La prochaine étape, terminer de vivre. Que cela prenne encore une minute, dix ans ou soixante dix, il y aura toujours des certitudes à déconstruire. Il y aura d'autres libertés pour lesquelles lutter. Celles des femmes et des hommes qui n'ont aucune liberté de choix. Celles des femmes et des hommes qui n'ont comme seul canal vecteur de leur existence de ne pas voir leurs enfants mourir entre leurs bras. Ceux qui n'ont pas le luxe du choix, qu'ils soient ici, en France, ou la bas si loin que comme le soleil qui fait mourir les angoisses, on les a oublié avec le lever du jour. Redonner aux femmes leur pleine liberté de consentement, et permettre aux hommes ne serait-ce que de l'entrevoir, de se dire qu'une autre réalisation est possible. L'objectif d'un chapitre qui commence à l'aube ou j'ai terminé la réalisation de ce qu'est la liberté. De ce qu'est l'ultime quête. Celle d'être en à la fois en accord avec soi, avec sa conscience, avec sa nature, avec l'harmonie naturelle du monde, avec son Frère, avec sa Soeur, avant d'être l'esclave de l'illusion sociétale, de l'illusion de l'existence, de l'illusion de la liberté. L'appliquer dans ce monde sauvage, au sens péjoratif du terme, qui ne laisse aucune place aux illusions, très peu de place aux rêves est un défi, le défi d'une vie. Mais après tout, je me l'étais promis, quitte à mourir, autant occuper l'espace avant, et si occuper l'espace en ouvrant toutes les portes, toutes les fenêtres, en criant les consciences et la vie, ce n'était pas simplement cela, la liberté ? *** Pertinent ? Partagez ou faites un don <3

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